Le Groupe des Jeunes Vignerons donne rendez-vous dans 30 ans

Dérégulation, innovation variétale, évolution du climat, modes de consommation... Le Groupe des Jeunes Vignerons a sondé ce que pourrait être le monde vitivinicole à l’horizon 2050 dans quatre scénarios inspirés des études de prospective de FranceAgriMer et de l’Institut Agro Montpellier, lors de leur assemblée générale le 29 mars à Vertus.

Temps de lecture : 5 minutes

Auteur : Alain Julien

Dans le premier scénario présenté par le vigneron Thomas Siret, l’économie mondiale est stable et repose sur de nombreux échanges internationaux. La dérégulation fait son œuvre dans la viticulture avec la fin des droits de plantation et l’arrêt des subventions européennes pour valoriser les AOC. De nouvelles vignes s’installent auprès des appellations traditionnelles et produisent des « vins de France » tranquilles comme effervescents.

À la faveur du réchauffement climatique, les pays du nord de l’Europe produisent leurs propres sparklings. Les assemblages de cépages internationaux sont autorisés et les vins sans alcools se développent surtout auprès des générations montantes. Le marché des vins effervescents est multiplié par trois avec des méthodes de vinification rapide comme la gazéification.

En France, les vignobles subissent de plus en plus d’aléas climatiques et les pouvoirs publics durcissent les contraintes environnementales, avec notamment l’extension des distances de sécurité riverains. La flavescence dorée progresse et d’autres maladies inquiétantes apparaissent.

Dans ce contexte, la Champagne a perdu près de 3 000 hectares de production, 400 exploitations et 2000 déclarants de récolte. Les équilibres interprofessionnels sont très menacés. Faute de renouvellement parcellaire, le rendement agronomique n’a cessé de diminuer pour se situer à 8 500 kg/ha avec des raisins peu acides et chargés en alcool. L’innovation variétale est abandonnée et le projet Qanopée s’effondre. Les vendanges, désormais autour du 15 août, permettent quand cela est possible de mettre en réserve jusqu’à 12 000 kilos.

Cependant, La Champagne, qui ne représente que 5 % du marché des effervescents, maintient un potentiel de production à 300 millions de cols et voit son chiffre d’affaires passer à 10 milliards d’euros avec 80% de ventes à l’export. Les consommateurs recherchent de plus en plus des expériences œnotouristiques et la Champagne sait tirer son épingle du jeu.

 

Protectionnisme

Un peu plus optimiste, le deuxième scénario présente un monde qui tourne le dos au libre-échange privilégiant le protectionnisme avec de fortes valeurs RSE.

Même si les effets du dérèglement climatique sont limités, l’Europe porte des accords climats pour une neutralité carbone effective. Les réductions des produits sanitaires avec un accroissement des DSR entrainent une perte de plus de 2000 hectares en Champagne. Les consommateurs se sont tournés vers les vins biologiques et natures qui sont explicitement réglementés.

L’époque verra le développement des technologiques robotiques et d’intelligence artificielle pour assister le vigneron dans toutes les étapes de son travail, de la vigne au vin. La filière diversifie sa production en valorisant les sous-produits qui représentent maintenant 30 % de son chiffre d’affaires, notamment grâce à la cosmétique.

« Le localisme reprend le pas sur le globalisme, a expliqué Romain Deletain. Les consommateurs français se tournent vers les commerces de proximité, ils achètent le champagne chez les cavistes et commandent aussi directement via Internet. »

Le champagne est considéré comme un vin produit par des artisans de terroir qui portent la tradition de l’art de vivre à la française. Malgré cela, en raison d’une consommation plus modérée, les ventes baissent en dessous de 270 millions de bouteilles. L’export porté par les réseaux sociaux représente dorénavant 70 % des ventes.

 

Austérité

Pour cette troisième version de ce que pourrait être 2050, Clément Pougeoise a évoqué un monde à l’économie très dégradée qui subit la récession, l’austérité et le chômage. « Les Français se désintéressent des enjeux climatiques, la fin du mois est plus importante que la fin du monde. »

Au niveau international, c’est la fin du globalisme et l’art de vivre à la française ne fait plus rêver. Le monde se ferme et l’Europe devient plus libérale avec moins de normes et la fin des droits de plantation. De nouveaux acteurs apparaissent avec des assemblages de cépages européens dans une économie très concurrentielle.

Dans ce contexte, la grande distribution redevient un acteur majeur de la vente de vins grâce aux réseaux sociaux. Cependant, l’image de l’alcool reste mauvaise et le consommateur s’éloigne de la notion d’AOC et privilégie les marques. Dans ce scénario, le consommateur français considère que le vin est une drogue douce et légale.

En Champagne, l’appellation s’est étendue à 39 000 hectares et on peine à dépasser les 270 millions de bouteilles expédiées avec un marché d’export en berne. Les rapports interprofessionnels se tendent fortement.

Point positif : les variétés résistantes produisent des raisins de qualité en grande quantité sans le moindre traitement. La Champagne est à la pointe de l’innovation avec Qanopée et de nouvelles unités de recherche. La bioéconomie se développe et la commercialisation de sous-produits destinés à la cosmétique joue un rôle significatif dans l’équilibre économique des entreprises.

 

Ultralibéralisme

Dans le dernier scénario présenté par Hugo Drappier, le libéralisme s’impose en Europe et entraîne notamment la fin des droits de plantation. Toutes les décisions sont guidées par les questions environnementales, RSE et développement durable sont des critères indispensables pour revendiquer des soutiens. Dans cette version, la technologie triomphe en facilitant la production, sauf pour une frange marginale de vignerons qui revendiquent un vin nature.

Les notions de cahier des charges, d’AOP ou d’IG disparaissent totalement, au profit de productions dérégulées. Des assembleurs internationaux développent un marché dans lequel le maître mot est le rapport qualité prix. Qu’importe l’origine de la matière première, le consommateur demande seulement que le produit soit fabriqué localement. Ainsi de grands trusts comme Coca-Cola ou Heineken pourraient produire en Champagne un effervescent issu de raisins élevés ailleurs.

Le champagne traditionnel considéré comme haut de gamme n’apporte plus aucune plus-value pour le consommateur lambda et reste réservé aux amateurs éclairés. Si la Champagne doit se passer de l’exportation, il ne faudrait produire que 4000 kg/ha avec toutes les difficultés que cela entraine.

Le recul des influenceurs et l’édition des guides laissent le champ libre aux grandes marques qui elles seules ont les moyens de développer leurs ventes.

Dans la synthèse de la présentation, Marie-Pierre Lutet-Charpentier a rappelé l’intérêt des études prospectives pour identifier les menaces ou les opportunités afin de déterminer des stratégies adaptées et des marges de manœuvre. Elle a appelé à un sursaut citoyen pour les élections européennes du 9 juin qui seront déterminantes pour la filière.

« Faisons en sorte d’avoir du poids à Bruxelles (…). Nous souhaitons une Europe qui soutienne la viticulture face à l’évolution de l’environnement. Une Europe qui favorise l’adaptation et porte la recherche. »

Selon la vigneronne, le maintien des autorisations de plantation ne doit pas être une option. « Nous rêvons qu’en 2050, le vin ne soit pas stigmatisé ni vu comme vecteur de maladie », a-t-elle plaidé en souhaitant le renforcement de la campagne de communication de la bannière Champagne de Vignerons.

Par ailleurs, le Groupe des Jeunes a insisté sur la nécessité de développer la formation vitivinicole notamment en instaurant la capacité professionnelle : « Notre métier est beau, il est riche. Faisons-le connaître et donner envie à d’autres de nous rejoindre. »

 

« Les enjeux sont nombreux pour chaque opérateur : la qualité de nos raisins, de nos vins, l’environnement, l’économie ou encore la certification… Mais pour autant, sachons être collectivement les acteurs de notre d’avenir, même si l’échéance peut nous paraître lointaine (…) Ne regardons pas cela de loin et bien au contraire, soyons un laboratoire à ciel ouvert pour que la Champagne continue d’être à la pointe des innovations », a expliqué Guillaume Guerre, le président du GdJ, lors de son rapport d’orientation.
Après 13 ans d’investissement au GdJ, il quitte ses fonctions et laisse la main à la nouvelle équipe élue le 16 avril.
Présidente : Marie-Pierre Lutet-Charpentier ;
Secrétaire général : Thomas Siret ;
Trésorière : Mathilde Pierson-Savoye ;
Vice-président de la Marne : Benjamin Muller ;
Co-vice-présidents de l’Aube : Hugo Drappier et Benoit Velut ;
Vice-président de l’Aisne : Ludovic Remiot.

 

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